Soumission, de Michel Houellebecq – une provocation creuse

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Dans Soumission, Michel Houellebecq imagine l’arrivée au pouvoir d’un énarque musulman à la présidence de la république française, et avec lui, la transformation de notre pays en un monde islamisé.

« Une saisissante fable poétique et morale » nous dit l’éditeur après nous avoir promis un récit porté par la « force visionnaire de l’auteur ». La promesse est ambitieuse, et me concernant, n’a pas été tenue.

Soumission a été pour moi synonyme de déception.

Le thème m’a laissé froid du début à la fin et n’a finalement pas grand chose de visionnaire. On ne peut retenir qu’une idée : celle que les grands partis politiques traditionnels sont morts, et qu’aucun des deux (l’UMP et le PS), n’arrivera au second tour en 2017. Cela, Michel Houellebecq l’a vu, et c’est, je crois, le seul moment de clairvoyance de son récit.

Certes il met au centre de son intrigue l’irruption d’un islam politique en France, mais la réalité sera bien plus violente que la fiction qu’il a imaginée, et l’islam politique qui envahira la France, le jour même de la sortie du livre, n’aura rien de démocratique et d’électoral, ce sera un islam politique qui tue, qui assassine, qui massacre, qui terrorise. Rien à voir donc, avec le personnage de carton-pâte du roman, sorte de Macron arabe propret, charmeur et jouant le jeu démocratique occidental.

Michel Houellebecq cherche-t-il à dénoncer « l’islamisation » de la France avec ironie ? Ou avec sérieux ? Se sent-il sincèrement menacé, en tant que citoyen français, par un « Grand Remplacement » à l’œuvre ? Est-ce pour lui une façon inavouée de dire son rejet du monde arabe ?
Ce roman est-il un effroi qui ne dit pas son nom ? Peut-être. Une peur raciste et xénophobe qui se cache maladroitement dans une fiction peu convaincante ? À en juger par la vision qu’à l’auteur du monde musulman, on est en droit de le penser.

En effet, pour Houellebecq, si demain, en France, le Président de la République est musulman, alors en quelques mois, plus aucune femme ne se promènera dans la rue en jupe ou en robe, les hommes riches deviendront polygames et prendront pour épouses des filles de quinze ans à peine sorties de l’adolescence, et les universités seront privatisées par l’Arabie saoudite et le Qatar. Le livre regorge de clichés de ce type aussi ridicules qu’affligeants.

D’ailleurs, on croit trouver un aveu de l’auteur vers la fin du livre, quand le narrateur (un universitaire spécialiste de Huysmans) avoue qu’il ne connait finalement pas grand chose à l’islam.

Dans les remerciements, Houellebecq nous dit s’être documenté auprès d’une universitaire de Paris X — Nanterre pour rendre crédible son récit. Peut-être aurait-il fallu faire de même en se rapprochant d’intellectuels musulmans, d’auteurs et d’autrices, de penseurs, de philosophes, de poètes, de spécialistes du monde arabe. Ils et elles ne manquent pas. Cette absence cruelle de recul sur la question arabo-musulmane transpire de chaque paragraphe, de chaque scène, de chaque moment où Soumission s’enlise dans les préjugés racistes. Si ce texte peut réellement nous apprendre quelque chose, c’est bien que Michel Houellebecq ne connait rien ou si peu à l’islam et aux Arabes en général, que ce qu’il croit connaitre n’est qu’un amalgame de grossiers archétypes dignes d’une chronique avilissante d’Eric Zemmour.

Peut-être que tout ceci n’est qu’une grossière provocation volontaire de sa part, et qu’il ne croit pas lui-même à ce qu’il avance. Dans un sens, éspérons-le. Mais si ce n’est pas le cas, si réellement, en filigrane, se cache cette vision effrayée de « l’Arabe », alors, c’est très inquiétant pour quelqu’un qu’on qualifie ça et là de « plus grand écrivain français vivant ».

Certes, la plume est adroite, précise, et la construction globale cohérente. Le parallèle entre le narrateur et Huysmans trouve un écho fort dans la fin du récit, tout cela est habile.
On trouve par ailleurs des passages plaisants, parfois brillants et élégamment formulés. Mais ils sont rares et ne se manifestent que lorsque le narrateur cesse de fantasmer sur l’islam ou (et là, on atteint les abysses de l’art littéraire), sur le corps des femmes. Les plus beaux passages sont ceux sur la littérature, malheureusement très rares.

Autant que la littérature, la musique peut déterminer un bouleversement, un renversement émotif, une tristesse ou une extase absolues ; autant que la littérature, la peinture peut générer un émerveillement, un regard neuf porté sur le monde. Mais seule la littérature peut vous donner cette sensation de contact avec un autre esprit humain, avec l’intégralité de cet esprit, ses faiblesses et ses grandeurs, ses limitations, ses petitesses, ses idées fixes, ses croyances ; avec tout ce qui l’émeut, l’intéresse, l’excite ou le répugne.

Ce magnifique éloge de l’art littéraire est peut-être une mise en garde, une notice pour appréhender ce qui va suivre. En effet nous allons rentrer en contact avec l’esprit de Houellebecq, et nous allons sentir, voir et toucher (jusqu’à l’écoeurement) ses petitesses, ses croyances et ses idées fixes. Malheureusement, assez peu ses marques de grandeur.

Dans Soumission, tout est fait pour prôner (là encore, je le crois, par provocation) l’idée qu’une femme doit être… soumise. Une apologie du patriarcat introduit le propos au début du livre. Les femmes n’ont aux yeux du narrateur (de l’auteur ?) que deux rôles possibles : celui de la femme-fille, pour les plaisir de la chair, et celui de la « femme pot-au-feu » pour ceux de la chère.

L’idée du livre semble être que le bonheur est accessible à celui qui se soumet, celui qui abandonne la lutte, qui rend les armes. La femme, en s’abandonnant à l’homme, l’homme à Dieu. Ainsi, par cet abandon, par cette soumission volontaire, on se déleste des responsabilités contraignantes de la vie, on s’en remet à une puissance qui nous domine, et la vie est plus douce.

Peut-on réellement croire à pareille idiotie ? Peut-on réellement, sincèrement, écrire cela en se disant qu’une femme soumise à son mari est plus heureuse parce qu’elle n’a pas de responsabilités ? Et quand bien même cette femme serait reléguée à son rôle de femme-au-foyer, n’aurait-elle pas, finalement, une myriade de responsabilités dans cet univers-là ?

J’ai du mal à comprendre ce que l’auteur a cherché à faire avec ce texte. Je n’arrive pas à croire qu’il pense réellement que cette thèse est pertinente, je n’arrive pas à y voir autre chose qu’une provocation mercantile. Sur le plan des idées, cette thèse, qui est, rappelons-le, la colonne vertébrale du roman, est strictement stupide, ou pour reprendre une des expressions tirée du livre : à chier.

Enfin, la déception qu’on ressent à la lecture ne fait que s’amplifier lorsqu’on tombe sur les scènes pornographiques qui jalonnent le récit. Il s’agit d’une pornographie crasse, sans une once d’érotisme ou d’élégance, tout est fait ici, chaque mot est choisi, pour choquer le lecteur et susciter un relent de dégout. Quant à la crédibilité, elle est également totalement absente de ces passages.

Songez par exemple à cette scène, qui aurait pu me faire éclater de rire si je n’étais pas à ce point dépité par le niveau affligeant dans lequel Houellebecq s’autorise à sombrer : Myriam, une étudiante de 22 ans, amante du narrateur (qui lui est professeur d’université et a une quarantaine d’années) arrive chez lui pour dîner…

Elle avait mis une autre minijupe noire, encore plus courte, et portait des bas. Lorsqu’elle s’assit sur le canapé je distinguais l’attache du porte-jarretelles, noire, sur le haut de sa cuisse très blanche. Son chemisier, noir lui aussi, était complètement transparent, on voyait très bien ses seins bouger.

Je vous épargne la suite où Myriam, après avoir écarté spontanément ses cuisses et exhibé son pubis à la manière de Sharon Stone dans Basic Instinct, va littéralement sauter sur le narrateur telle une succube dévorée par le désir sexuel…

Rien que cette entrée en matière est aussi peu crédible que le scénario d’une mauvais film porno. Comment adhérer à l’histoire, rentrer dans le récit, quand les personnages, quand les femmes, sont aussi peu crédibles que des marionnettes animées par les seuls fantasmes de l’auteur ? Personnellement, je n’y arrive pas.

Je ne sais pas s’il est juste de considérer Houellebecq comme le meilleur écrivain français vivant, mais je suis sûr d’une chose : Soumission n’a rien d’un grand roman de littérature, il est tout au plus, une provocation raciste et misogyne finement travaillée, et peu convaincante.