D’Alep à Paris, le voyage d’un Syrien sous Louis XIV

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D'Alep à Paris

Laissez-moi vous conter la véritable histoire d’un Syrien fort sympathique venu d’un autre temps qui partit d’Alep et arriva à la cour de Louis XIV. Je veux vous parler de Hanna Dyab (حنا دياب) qui au dix-huitième siècle se retrouva domestique-traducteur de Paul Lucas, émissaire du roi Louis XIV en Orient.

D'Alep à Paris
D’Alep à Paris

Hanna est un « homme ordinaire », Chrétien maronite vivant à Alep, il devient novice chez les moines avant de se rendre compte que les ordres ne sont pas faits pour lui. Par hasard, il rencontre un Français, Paul Lucas, envoyé par le roi de France en Orient pour y collecter des richesses du Levant et les présenter à la cour.

Hanna parle français et arabe et s’avère être le parfait traducteur pour l’émissaire du « Sultan de France » pour le citer. Il devient donc le fidèle serviteur du Français et l’accompagne dans ses péripéties. Il tient un journal (ou plus exactement, le rédige à la fin de sa vie, vraisemblablement).

Le livre D’Alep à Paris est la traduction richement documentée du manuscrit original de Hanna, archivé dans la bibliothèque vaticane. Le manuscrit est rédigé en arabe dialectal levantin et non en « fossha » (l’arabe littéral), ce qui montre que Hanna est quelqu’un d’ordinaire et non un lettré. C’est en cela, d’après Bernard Heyberger, que le texte est intéressant : il n’y a point d’envie de briller ni d’enjoliver de poésie le récit, nous avons ici le journal de voyage d’un jeune Syrien qui part découvrir le monde, d’Alep à Paris.

C’est par ce témoignage qui traverse les siècles que ce texte capte l’intérêt. Le style est bien sûr daté et parfois un peu lourd, mais on ne s’arrêtera pas sur la forme mais plutôt sur le fond.

Quel plaisir de découvrir Paris par les yeux de Hanna, en 1709 ! Paris brille déjà de milles feux à l’époque, grâce aux milliers de chandelles déployées dans la ville. Les bâtiments s’alignent à perte de vue, Hanna n’a jamais vu une ville aussi grande.

Et que dire de son arrivée à Chypre, et du choc qu’il ressent lorsqu’il voit pour la première fois de sa vie de la viande de porc, et des femmes non voilées qui vendent du vin dans la rue. A son époque, les femmes chrétiènnes et musulmanes sont toutes voilées, et la viande de porc est interdite (tout autant pour les chrétiens que pour les musulmans). Mais à Chypre, bien que sous l’empire Ottoman depuis plus d’un siècle, il n’en est rien !

Assurément, à vivre les pérégrinations de Hanna de la Syrie à la cour du roi à Versailles, on voyage, aussi bien dans le temps que dans l’espace.

Un magnifique témoignage qui donne un recul certain de nos jours sur la question de l’immigration, du rapport Orient/Occident et de l’échange culturel entre ces deux régions.

On notera que si Hanna fait très souvent référence à son « maître » Paul Lucas, de son côté, le français ne mentionne jamais son traducteur-domestique arabe. Un signe qui en dit long sur le rapport de force très déséquilibré entre ces deux régions, déjà à l’époque.

Bernard Heyberger a été interviewvé sur France Culture à propos de ce travail. Il est également passé sur TV5 Monde et y présente le livre.

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